Il faut d’abord comprendre que notre travail s’enracine dans les enseignements de Trungpa Rinpoché et que nous nous efforçons d’être fidèles à sa lignée Vajrayana.
Lorsque j'ai commencé à transmettre les enseignements de Rinpoché à d’autres, il y a cinq décennies, j'étais un littéraliste absolu. Mon approche était similaire à celle, assez courante dans le bouddhisme historique, où un enseignant lit un texte vénéré une ligne à la fois, pour la commenter. J'étais aussi puriste par ma dévotion aux paroles de Rinpoché, non seulement au sujet des enseignements, mais aussi sur ce qui méritait d’être souligné, sur la façon de le communiquer et sur celle de travailler en s’adaptant aux élèves et aux situations.
Bien qu'une partie de moi veuille peut-être demeurer littéraliste et puriste, et continuer de suivre à la lettre l'enseignement et les instructions de Rinpoché, en tant qu'historien des religions, je sais qu’il est impossible de fonctionner ainsi. L'héritage de Rinpoché a dû évoluer en réponse à un monde tout à fait transformé. Autrement, comme tant d'autres mouvements spirituels charismatiques au cours de l'histoire, il aurait fini par devenir une archive ou une pièce de musée poussiéreuse, à l’écart du monde souffrant.
Au fil du temps, guidé par la fraîcheur des enseignements et en apprenant quotidiennement de mes étudiants, j'ai permis au dharma de Rinpoché d’évoluer dans mon enseignement, du moins en termes de forme ; le contenu reste le même. J'ai cherché à mettre l'accent sur certains aspects du dharma de Rinpoché et à en minimiser d'autres. Je tiens à le souligner : rien de tout cela ne provient de ma propre imagination ou de ma propre opinion. Tout a émergé des découvertes que j’ai faites dans ma pratique et dans ma vie, et de ce que j'ai pu observer chez mes étudiants.
En 1970 et dans les années qui ont suivi, « l'état naturel » (ce que Rinpoché appelait « l'état méditatif » et « l'état éveillé ») était au centre de tout son enseignement. C’est du moins ma perception. Ce n'était pas une question de théorie, mais bien une expérience vécue chaque fois que je me trouvais en sa présence, seul ou en groupe. Avec le temps, j'ai découvert comment y parvenir de façon autonome. Mais, pendant mes dix-sept années d'études avec lui, ce fut le thème central et le cœur de nos interactions et ce, jusqu'à sa mort.
Dans les enseignements de Rinpoché, l’accent sur l’état naturel est progressivement devenu moins explicite et plus implicite. Pour moi, cependant, le fait de « montrer » cet état naturel constituait toujours la pièce maîtresse de sa transmission du Vajrayana.
À mesure qu’évoluait mon propre enseignement, j'ai senti qu'il me fallait amener les étudiants non seulement à comprendre, mais aussi à vivre directement l'état naturel en tant que cœur et fondement de leur être, de la lignée de Rinpoché et du bouddhisme lui-même. Il me semblait qu'autrement tout resterait trop conceptuel et trop abstrait. Mais comment y parvenir ?
Aux alentours de 1980, je suis tombé sur une puissante voie d’accès à l'expérience de la conscience non-née, de l’état éveillé — la plus puissante, à mon avis. Lors d'une conférence bouddhiste-chrétienne à l’Université Naropa, Eido Roshi a rapporté un incident survenu lors de sa propre formation alors qu’il était un jeune aspirant étudiant du Zen. Il participait à une sesshin, assis tard dans la nuit sur le porche du Zendo. Il était complètement absorbé dans son esprit superficiel, dans sa pensée égotique. Ce n’était pas un problème nouveau pour lui, et il devenait de plus en plus frustré et contrarié. Quelque chose lui demeurait tout simplement insaisissable. Son enseignant lui a alors donné une pratique toute simple qui consiste à respirer dans le bas-ventre, la région du hara, d'une manière particulière. Aux dires de Roshi, la porte jusque-là dérobée s’est brusquement ouverte. Eurêka !
Roshi m'a enseigné cette pratique. J'ai commencé à travailler avec elle ; quand j’étais bloqué, la même chose se produisait. Une porte jusque-là fermée s'ouvrait soudainement, miraculeusement. À l’époque, chaque été, je faisais de longues retraites de Mahamudra, puis je passais aux Six Yogas de Naropa. J'ai commencé à saisir le fait que les nombreuses pratiques somatiques de ces transmissions du Vajrayana, et d'autres encore, menaient exactement au même endroit. L'agent catalyseur ne tenait pas aux spécificités des pratiques elles-mêmes, mais dans le simple fait d'entrer si brusquement dans le corps. Comment cela avait-il pu m’échapper ?
J'ai commencé à chercher d'autres protocoles somatiques, d'abord dans les grandes lignées bouddhistes. J’ai découvert l’enseignement profond de Dogen et ses instructions sur la manière d'être dans le corps, puis certains enseignements Theravada « de la forêt » qui allaient dans le même sens. J'ai poussé mes recherches au-delà du bouddhisme, d'abord vers la spiritualité autochtone, puis vers les psychologies et les thérapies somatiques occidentales en pleine évolution, et exploré certaines d’entre elles en profondeur. Au cours des quarante dernières années, j'ai développé une vingtaine de pratiques somatiques qui partagent une seule et même intention : fournir un accès direct et immédiat à l'expérience de l'état naturel.
J'ai commencé à utiliser cette approche dans mes programmes de méditation, même avec des personnes relativement inexpérimentées. À mon grand étonnement, j'ai constaté que les étudiants tombaient naturellement dans leur esprit de bouddha le plus profond. À force de se répéter, cette expérience créait chez eux un terrain extraordinairement fertile d’inspiration et de confiance en la méditation. Depuis de nombreuses années maintenant, je souligne que l’essentiel de mon propre enseignement consiste à indiquer l'état naturel — à le montrer, encore et encore.
Alors que notre culture occidentale et mondiale devient de plus en plus déconnectée et dissociée de l'expérience humaine directe, alors que nous vivons dans un monde de plus en plus virtuel et désincarné, la déconnexion se manifeste chez chaque nouvelle génération d’aspirants à la pratique. L’approche somatique de la méditation et l’accès immédiat qu’elle permet à l'éveil intérieur, semblent plus importantes encore qu’à l’époque où j'ai commencé à l'enseigner. Le bouddhisme tibétain traditionnel réservait ces transmissions à une élite restreinte, ce qui me semble inutile et même contre-productif : pourquoi empêcher les gens de faire l’expérience directe et personnelle de l'éveil intérieur ultime ? J'ai constaté que, sans cette expérience, il est très difficile pour l’individu moderne de relever les défis de la méditation, de s’engager sur sa voie et d’y rester.
Au cours des deux dernières décennies, les neurosciences, et en particulier la recherche neurologique sur la méditation, clarifient ce que j'ai découvert. Nous avons deux façons de connaître. La première, et la principale, est une connaissance du « cerveau droit » qui relève de l'expérience directe et non-conceptuelle de nos régions sous-corticales, tout ce qui est « en dessous » de l'esprit pensant, c’est-à-dire le savoir inné du corps. Dans le bouddhisme Vajrayana, on dit que ce type de connaissance est « pur » ou « nu » parce qu'il n'est ni filtré ni traité par notre esprit pensant égotique. C'est la connaissance somatique, aussi appelée « connaissance corporelle » ou « sagesse du corps ».
En second lieu, il y a la connaissance abstraite et conceptuelle du « cerveau gauche », constituée de l’ensemble des étiquettes, concepts, jugements et récits que nous superposons à notre expérience pure et nue. De lui-même, le « cerveau gauche » ne peut avoir aucune expérience ; il peut uniquement étiqueter et catégoriser l'expérience réelle de notre Soma, de notre corps. Les pensées, même les pensées d'illumination, ne peuvent nous libérer ; seule l'expérience corporelle directe des enseignements détient ce pouvoir.
Les protocoles somatiques de notre lignée permettent à tous, même aux nouveaux étudiants, de descendre immédiatement dans leur Soma, en-deça de la pensée incessante du « cerveau gauche ». Ils se vivent alors eux-mêmes de façon tout à fait nouvelle, en rencontrant l'état naturel qui constitue le fondement de leur être. Lorsque cela se produit, les étudiants font l'expérience soudaine de l’intuition, de la puissance et de la chaleur qu'ils recherchaient depuis longtemps au plus profond d’eux-mêmes. Cette expérience est connue dans le bouddhisme tibétain sous le nom de « transmission de pouvoir » (empowerment), et c'est exactement ce dont il s’agit.
La pratique spirituelle et la vie quotidienne ne sont pas séparées. Contrairement aux approches conventionnelles, ce voyage spirituel ne nous impose pas une distance par rapport au « samsara » — par rapport à tout ce qui est physique, corporel, mondain, « impur » et problématique. Il s'agit plutôt de pénétrer toujours plus profondément et plus entièrement dans ces couches d’existence. Nous découvrons que c'est à même l'espace intérieur de nos vies humaines ordinaires et pleinement incarnées que les découvertes les plus importantes se produisent et que notre véritable voyage spirituel peut se déployer. C'est pourquoi l'expérience de l'état naturel est si cruciale pour les pratiquants au seuil du processus : elle leur donne la conscience directe et infinie au sein de laquelle le caractère véritablement sacré de toute expérience peut être perçu.
Bien que la voie de la méditation somatique ne soit pas de nature « religieuse », elle a des racines profondes et anciennes dans le bouddhisme Vajrayana de l'Inde, du Tibet et d’ailleurs en Asie. L'approche tantrique de la méditation somatique choisit notre Soma (notre corps) pour arène fondamentale de la pratique. Alors que la plupart des approches contemporaines tentent de développer la méditation à travers l’esprit pensant (un processus « de haut en bas »), la méditation somatique propose une ascension à partir de l'éveil inhérent et inné, d’emblée présent dans le corps.
Dans le Vajrayana, le corps humain est considéré comme le « triple corps d’illumination » du Bouddha lui-même. Il s’agit des trois dimensions de notre être incarné, qui, au plan fondamental, est déjà pleinement éveillé : premièrement, la conscience immaculée, notre nature la plus fondamentale ; deuxièmement, l’énergie de la conscience ; et, troisièmement, la compassion désintéressée de laquelle découle naturellement une réponse spontanée envers autrui. Tout cela se produit en dehors du cadre de l'égo.
Dans notre lignée, la caractéristique particulière du Vajrayana tient au fait que nous débutons avec la réalisation du processus ; nous commençons par montrer de manière pleinement expérientielle la réalité de l'illumination en nous. La méditation est à la fois l'espace dans lequel nous recevons cette réalisation et la méthode par laquelle nous la développons en nous-mêmes. Elle est axée autour de la conscience des sentiments, des sensations, de l'intuition somatique et du ressenti corporel. En termes bouddhistes, le corps humain demeure toujours dans l'état méditatif, le domaine de l'éveil ; par la méditation, nous nous efforçons simplement d'y accéder.
Pour qu’une transformation profonde, durable et ultime puisse se produire, il est nécessaire de vivre l’expérience directe et non altérée de notre corps tel qu'il est, sans manipulation ni distorsion. Parmi ceux qui pratiquent au contraire la méditation « de haut en bas », par le biais de l’esprit pensant, beaucoup finissent par abandonner, même après des décennies de pratique, sans avoir trouvé la transformation ultime tant espérée.
La méditation « de haut en bas » n’est pas sans valeur, mais elle maintient des attentes conscientes, un tri subtil de ce qui émerge et une priorisation de certaines expériences. Par conséquent, l'égo reste aux commandes. Notre développement plafonne, nous livrant à ce que John Welwood appelle « l’évitement spirituel ». Nous sommes incapables d’évoluer. Nous contournons notre vie réelle et les occasions infinies de maturation spirituelle qui se présentent à nous. Lorsque nos croyances sur ce qui doit se produire l’emportent sur l'impératif corporel de ce qui se passe réellement, nous refusons l'opportunité de devenir pleinement et complètement humains ; nous tournons le dos à la réalisation spirituelle la plus élevée.